Jean Amila

Jean Amila
Jean Amila

1917, les mutins sont fusillés pour l’exemple. Ils sont aussi abattus froidement pour motiver les troupes en pleine dépression généralisée. La méthode était de faire comprendre que si l’ennemi ne tuait pas les soldats, dans les rangs amis, rien n’empêchait de le faire. Cette méthode qui a certes fait ses preuves n’en a pas moins envoyé quelques milliers de soldats vers une mort terrible. Les combattants avaient ainsi, disait-on, la rage au ventre pour aller faire face aux bataillons armés d’en face.

Les femmes et fils de mutins ne le voyaient pas sous cet angle. La mort prématurée et injustifiée de leur mari n’a fait que les pousser un peu plus sur la brèche. Sans cesse humiliés, battus, insultés, les entourages de mutins sont comme marqués au fer rouge. Il est impossible de lutter contre des hordes de défenseurs de l’héroïsme de l’après-guerre. C’est dans cette situation de haine et d’injustice continuelle que vivent Mme Lhozier et son jeune fils, Michel, dit Michou. Ils vivent dans un arrondissement pour la classe moyenne, dans un petit appartement cossu. Certes, le confort n’y est pas exceptionnel mais il s’agit là du dernier endroit où subsistent les traces du soldat Lhozier. Il est mort aux Hurlus, près de la Marne, dans des terrains vagues investis par la mort, jonchés de cadavres. Des champs de bataille désertés où traînent quelques jeunes soldats épargnés par la guerre, insouciants. Leur mission est simple quoique rebutante. Ils doivent nettoyer les hectares de boue et de membres humains laissés par les affrontements, reprérer les mines et rendre un peu d’orgueil à des terres souillées et condamnées.

Le jeune Lhozier vit presque paisiblement avec sa mère mais la situation dégénère rapidement. Le voisinage s’en prend sans arrêt à la mère tout en plaignant le jeune enfant. Mme Lhozier en a assez de ces humiliations. Elle ne veut plus se laisser marcher sur les pieds, se laisser bafouer sans pouvoir réagir. Et elle va commettre l’irréparable. Un bien maigre forfait pourtant… Et voilà Lhozier, le Môme, enfermé dans un Orphelinat bondé de fils de mutin. Il y a de tout dans cette communauté indigente. La première chose à laquelle est confrontée Lhozier, dans cet environnement de Grippe Espagnole qui fait des ravages parmi les bons citoyens de France, c’est la tonte et l’application dégoûtante d’une lotion sur les cheveux. Une lotion qui les marque une nouvelle fois puisque le teint jaune ne pars pas.

Le Môme est protégé par Devâmes, un grand de l’Orphelinat. Peu à peu, Lhozier entre dans le cercle des amis de Devâmes et les pousse petit à petit à les emporter dans sa soif de vengeance. Il veut découvrir qui a tué son père. Il veut tuer froidement, du haut de ces 8 ans, le général qui a ainsi pu provoquer l’enfermement de sa mère dans un asile psychiatrique, la mort de son père et l’anéantissement de son quotidien. « Dans le couloir, le Môme avait questionné l’infirmière. C’est quel genre de maison de repos, où est ma mère? J’ignore, mon petit. Une prison, s’pas? Mais elle a dit la vérité. C’est vrai qu’on a assassiné mon père. Et les gros ploucs foireux qui lui ont tiré dessus, on ne les retrouvera pas. Mais le chef qui a commandé ça, on le connaît. Et moi j’attends d’être plus grand, mais je l’aurai! Veux-tu bien te taire, mon gamin! Je sais son nom. Et même qu’il habite à Neuilly, pas loin d’ici. Tais-toi! Maman voulait lui faire son affaire, mais…

Ca suffit, mon petit bonhomme! Tu ne rends vraiment pas service à ta maman, essaie de comprendre. Ne parle jamais de ça à personne! Mais le petit gars continuait, crispé, concentré. Des fois, je fais des dessins avec un grand mec plein d’étoiles, et moi je le pointe avec un pétard…Veux-tu te taire! que c’est tellement lourd que je le tiens à deux mains.  Assez! Paraît que c’est une belle villa au fond d’un jardin. Avec une guérite à la porte, parce que ce sale Boucher, il a la trouille! La bonne Mme Panier s’était penchée, avait embrassé la petite puce, en vraie maman. Tais-toi, mon gamin. Sais-tu où est tombé mon homme? La balle en plein coeur et la baïonnette au canon, je ne sais pas. Mais il est tombé aux Hurlus. Tu vois ce que je veux dire? Oui, M’dame.

— Au moins cent quarante mille hommes qui sont morts pour rien, dans la boue. Mais les généraux sont faits pour mourir dans leur lit. On est trop petits, on n’y peut rien. Alors, fais donc comme la maman Panier, mon gamin: le poing dans la poche! » Ce roman est un des plus beaux qu’il m’ait été donné de lire. Le texte est riche. Les rebondissements nombreux et les personnages, surtout le Môme sont incroyablement attachants. A tel point qu’on se retrouve à vouloir le voir mort ce général. C’est selon moi, le chef d’oeuvre de Jean Amila, le grand initiateur, avec Francis Rick, du polar dénonciateur et ancré socialement et historiquement. Et ce, quoiqu’on en dise, bien avant Manchette. Juste un chef d’oeuvre à lire absolument.

Reinaldo Arenas

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Reinaldo Arenas

Reinaldo Arenas est l’un des auteurs cubains les plus connus. Son parcours de dissident ; de par son anticommunisme, son activisme intellectuel contre le régime castriste et son homosexualité débridée ; et sa vie l’ont rendu célèbre. Il est surtout très ancré dans la culture littéraire américaine, là où il a mis fin à ses jours, victime du Sida, et française, là où il a eu les plus importants soutiens intellectuels de la part d’éditeurs et de journaux (La lettre diffusée dans le Figaro). « Avant la nuit » est son autobiographie. On pourrait dire qu’il raconte sa vie en suivant le précepte de Rainer Maria Rilke dans « Lettres à un jeune poète » : la poésie doit naître des détails du quotidien et non des topos et des grandes conceptions universelles. Bien sûr ces notions ne peuvent vraisemblablement être absentes mais elles sont chantées d’une façon rare et délicate, parfois scabreuses, parfois naïves, parfois désespérées.

Tout dans le roman de Arenas est orienté vers le minuscule, vers des événements tellement dérisoires qu’ils en deviennent passionnants. Il écrit ce que les hommes n’osent pas écrire de peur d’ennuyer. Les faits d’arme d’un gamin de quinze ans qui quitte la ferme pour rejoindre la guérilla castriste alors que Batista est encore au pouvoir, la relation privilégiée à la terre cruelle et dévastatrice mais aussi nourricière, la découverte de son homosexualité d’abord refoulée et puis ce détail qui finit par investir le roman, un ensemble de vrombissements, de flots envahissants, une rivière effrayante, qui l’invite avec cynisme et qui réapparaît sans cesse, qui se montre quand Arenas vient de l’oublier. Comme un leitmotiv en rapport direct avec son existence, comme la preuve du doute qui le poursuit. « Fallait-il accepter l’invitation ? » Les chapitres se succèdent selon une organisation plutôt échevelée. Parfois liens chronologiques, puis thématiques, galeries de personnages, bref, rien de très précis. Cependant les chapitres liées à la sexualité, l’érotisme et l’art de vivre homosexuel sont clairsemés pour ne pas distordre le sens de son existence. Il dit avec une grande lucidité que sa sexualité débridée a été en partie une des conséquences de toute dictature qui réprime : l’envie de braver l’interdit décuple le plaisir et l’interdit devient le meilleur moyen de protestation, de lutte contre le pouvoir en place.

La galerie de portraits est aussi très belle. Arenas parle de ces écrivains au destin avorté : Lezama et Viñera qu’il admirait et qui sont morts dans l’oubli intégral. Guillèn et Fuentes qui succomberont à la main tendue par le pouvoir. Ils ont accepté un billet vers la mort déréalisée. Et surtout Padilla, dont le procès est retranscrit. Un procès d’une horreur insupportable, qui n’est pas sans évoquer les tribunaux arbitraires post-Révolution Française et la tendance à l’Autodafé d’un régime nazi. La destruction de l’intellectuel passe par l’humiliation et la trahison de sa propre âme, irrévocable et inévitable. Une décapitation symbolique…

Tout l’épisode sur le passage en prison est magnifique. On sourit, avec quand même une certaine âpreté sur les lèvres, lorsque Arenas nous parle des lettres d’amour qu’il écrit pour les autres détenus, analphabètes pour la plupart, qui veulent renouer avec leur femme, on est sur le point de pleurer lorsqu’il nous parle du mitard, cet endroit infecte où pullulent les cafards et où Arenas ne peut que se prendre à devenir fou, le seul endroit semble-t-il où même l’imagination ne sert plus à rien, on devient complice quand il fait mine de vouloir chanter le pouvoir et lutter contre les contre-révolutionnaires et les homosexuels. Arenas devient alors un sorcier. Il parvient à nous mettre en prison. Il nous donne toutes les clés et semble parfois nous dire : « Qu’auriez-vous fait à ma place » ? Et là, le lecteur ne peut qu’être interloqué. Ses jambes deviennent cotonneuses, la peur le prend au ventre, lui qui vit dans une sphère hautement démocratique…

« Notre amitié fut platonique, ce fut une fraternité tacite ; tous les prisonniers l’appelaient avec mépris Rata, je lui donnais son vrai nom, Gustavo. C’est peut-être la personne la plus digne que j’aie rencontrée dans cette prison ; il avait cette curieuse forme d’intelligence qui lui permettait de survivre en toutes circonstances, et cette sagesse propre au prisonnier, capable de lui faire oublier qu’il existe quelque chose au-delà des murs de sa prison et qu’il peut survivre avec les petites tâches quotidiennes, les petites querelles, les petits ragots alentour. »

La mort est partout présente dans l’œuvre. Elle se colle aux décors, comme la sexualité d’ailleurs. Mais souvent les deux se mêlent. Mort et sexualité ne tombent jamais en disgrâce. Elles subsistent avec violence, ou avec poésie, avec crudité ou avec lucidité. Une barre de fer qui traverse un corps, un jeune homme pendu, un mulâtre poignardé alors qu’il dort, « beau comme un ange », des amis emprisonnés qui disparaissent, des écrivains qui sont ignorés, poursuivis, exterminés comme une lèpre, tous des amants platoniques, ou actifs, tous des sources de fantasmes en tous cas, la source de jalousie, de désir, de connaissances. La mort s’en mêle dès que la sexualité apparaît. Mais Arenas est assez talentueux pour traiter cette relation immuable sans tomber dans un pathos omniprésent qui deviendrait dérangeant et ennuyeux.

Arenas parle de l’Histoire dans l’histoire en évoquant Mariel, en fustigeant certains retranchés de la Révolution castriste comme Gabriel Garcia Marquez dont on apprend beaucoup : « l’un des cas d’injustice intellectuelle les plus flagrants de notre époque fut celui de Jorge Luis Borges, auquel on a refusé le Prix Nobel, simplement en raison de son attitude politique. Borges est l’un des écrivains latino-américains les plus importants du siècle ; le plus important peut-être ; néanmoins le Prix Nobel fut attribué à Garcia Marquez, pasticheur de Faulkner, ami personnel de Castro et opportuniste-né. Son œuvre, en dépit de certains mérites, est imprégnée d’un populisme de pacotille qui n’est pas à la hauteur des grands écrivains qui sont morts dans l’oubli et qui ont été mis à l’écart. » ; en critiquant certaines institutions censées être impartiales, censées ne pas avoir peur du scandale, comme le Prix Nobel, en donnant son point de vue sur le Capitalisme, New York, Miami ; « moi, j’étais habitué à une ville avec des rues et des trottoirs, une ville délabrée mais où l’on pouvait marcher et interroger son mystère, y prendre plaisir parfois. Ici, j’étais dans un univers frelaté, dénué de mystère et dont la solitude prenait une tournure souvent plus agressive. »

Arenas a lutté toute sa vie pour pouvoir être, pour pouvoir écrire librement et sans censure ni étranglement, pour avoir le droit de dire ce qu’il en était réellement du régime castriste.

Son île lui manquera dès son arrivée aux Etats-Unis. Il sait pertinemment qu’il ne pourra jamais y remettre les pieds, qu’il n’aura plus la possibilité de se baigner sur ses plages d’un érotisme troublant et d’une beauté unique. La recherche de la beauté a été son projet le plus important, presque sa raison de vivre mais il n’est jamais vraiment parvenu à l’atteindre. Il parle encore de Jorge et Margarita Camacho, de Lazaro qui sera son frère, son meilleur ami, son double pris de crises de folie qu’il n’arrive pas à canaliser, de Victor, ce lieutenant vicieux fascinant d’une beauté cinglante, des sorcières qui ont traversé sa vie, sous des atours différents, parfois merveilleux, d’autres fois terribles, et il parle encore de ses rêves qui l’ont poursuivis toute sa vie : Les rêves, et aussi les cauchemars, ont occupé une grande partie de ma vie. Je suis toujours allé au lit comme quelqu’un qui se prépare pour un long voyage : des livres, des comprimés, des verres d’eau, des montres, une lampe, des crayons et des cahiers. Me mettre au lit et éteindre la lumière a signifié pour moi me livrer à un monde absolument inexploré et rempli de promesses, tantôt délectables, tantôt sinistres. » Et le livre s’achève sur l’ultime lettre laissée par Arenas, ses derniers mots d’espoir et de soutien aux siens.

Julian Schnabel a récemment réalisé un film autour de la vie d’Arenas. Bien qu’il manque cette dimension sexuelle qui aurait évidemment fait fuir les investisseurs et une partie du public, déjà rare, l’esprit du livre est assez bien respecté. Les éléments lyriques y sont très présents, ainsi que cette envie continuellement à l’esprit de vouloir quitter l’île. La lutte pour l’impression de ses œuvres et le soutien d’occidentaux s’inscrivent aussi beaucoup dans le film. Schnabel a choisi de traiter le livre comme un artiste, comme il l’avait fait précédemment pour la vie de Basquiat. On ne peut pas le lui reprocher. Juste un mot sur Javier Bardem qui s’est vu offrir son plus beau rôle, un rôle qu’il interprète à merveille.

Raymond Chandler

Raymond Chandler
Raymond Chandler

Chandler est ce que l’on pourrait appeler un auteur incontestable, parce qu’il ne peut être oublié sur une bibliographie sur le polar, parce qu’il a inspiré des réalisateurs célèbres du film noir et parce qu’il existe autour de ses romans des intrigues plus savantes que celles développées dans ceux-ci : le mystère autour du film de Howard Hawks, avec Humphrey Bogart dans le rôle de Marlowe en est la plus belle illustration. Pour la petite histoire, sachez qu’un grand doute gravitait autour de l’auteur d’un crime dans le roman. Malgré les recherches les plus acharnées, aucun des scénaristes ne sut répondre à cette question gênante. Hawks a donc pensé qu’il fallait simplement demander à Chandler de le leur dire, mais bien entendu, et c’est là que toute l’anecdote prend son sens, il ne le savait pas lui-même.

Toujours est-il que le célèbre détective se retrouve encore impliqué dans une affaire comme il n’en arrive qu’à lui. Deux sœurs hors normes, un vieux général en chaise roulante qui s’est amouraché, tout ceci reste éthéré bien sûr, d’un pseudo beau-fils… Bref une de ces bizarreries comme seul Chandler sait les créer. Le vieux général Sternwood, à demi paralysé, est affligé de deux filles, Vivian et Carmen, qui sont absolument dépourvues de sens moral et se livrent à leurs vices sans modération. Vivian se saoule et joue à la roulette. Carmen se drogue et a des crises d’épilepsie et d’érotomanie. Des gangsters chevronnés s’en mêlent aussi, mais le sympathique Marlowe, si tant est qu’on puisse le qualifier ainsi, déboule et fonce dans le tas. Il s’apprête à remettre un peu d’ordre dans cette maison de fous. Il était temps. Bon, sincère ? Allez, soyons sincères. Le plus difficile chez Chandler, ce sont ces magnifiques mais trop longues et drues descriptions de l’environnement. La moindre feuille blanche planquée au fond d’un tiroir est susceptible de prendre part à l’intrigue. Si ce n’était pour perturber le lecteur, ces descriptions n’auraient pas grand intérêt. Poudre aux yeux et double mécanique d’intrigue bien construite, ce roman vaut pour son personnage principal, haut en couleurs et démesuré. Il faut noter qu’il a été primé du prix Edgar Poe par les Mystery Writers of America qui ne sont quand même pas les premiers venus. Ressources sur la ville de Philip Marlowe et de Raymond Chandler – un petit click (En Américain)

Né en 1920, Ray Bradbury s’impose à la fin des années 40 comme un écrivains majeurs, avec la parution d’une série de nouvelles oniriques et mélancoliques, plus tard réunies sous le titre de Chroniques Martiennes. Publié en 1953, Fahrenheit 451, qui finit d’asseoir la réputation mondiale de l’auteur sera porté à l’écran par François Truffaut. » Le titre du roman fait allusion à la température de combustion complète du papier. Nombre ô combien important dans le roman de l’auteur américain. Fin prochaine du deuxième millénaire… les livres sont diabolisés, détruits parce que le gouvernement les considèrent comme dangereux, illusoires et subversifs.

Les brigades de pompiers ont pour fonction l’anéantissement total de toutes les œuvres écrites, quelque soit leur contenu. Seuls le verbe et les règles de conditionnement imposées par le gouvernement sont légalisés. Seuls le devoir de divertissement et d’euphorie avilissante sont autorisées. On assiste parfois à des scènes totalement décalées où la femme de Montag, le « héros », se rend à des fêtes dont le cadre et les convives ne sont que des images portées sur des écrans génats. Ces dites-fêtes, scénarisées, réellement intéractives, représentent la majeure partie du planning de la vie des gens. Les femmes sont toutes chargées de se perdre dans ce rêve manipulatoire. Le terrestre et le réel sont niés. L’enfantement est autorisé mais la définition biologiquement animale du procédé est rejeté par une grande partie des couples.

Il n’y a ni implications politiques ; dans le sens le plus noble du terme, c’est-à-dire dégagé d’un jugement porté sur le chrisme et les fioritures de campagne ; ni volonté révolutionnaire, donc pas d’opposants, ni d’ennemis potentiels. Il y a une guerre mondiale, complètement ignorée par les médias, sans cesse reportée, faute de colère assez exacerbée. Un jour, Montag rencontre une jeune fille presque fantomatique. Il est interloqué par ce qu’elle lui raconte. Elle est contemplative, elle pose des questions dont Montag ne pouvait pas même soupçonner l’existence. Elle évoque le subversif dans un premier temps mais au fur et à mesure de leurs promenades nocturnes, Montag se met à réfléchir, à douter de son existence, à comprendre que le modèle de vie qu’il connaît et que le monde lui a enseigné est exactement le même pour tout le monde.

Le modèle de l’Utopie décrit par Bradbury ressemble évidemment à une dictature, comme celui de Aldous Huxley « in Brave New World, « le meilleur des Mondes  Montag va assister à une scène qui va le marquer et lui faire prendre conscience de l’enjeu que représente vraiment la disparitions des livres pour le gouvernement. Son mode se démembre. Il n’y voit plus que du négatif, qu’une hallucination où tous les membres de cette société si parfaite sont enfermés.

Le roman de Bradbury est merveilleusement écrit. D’une qualité à rendre jaloux. Lyrique, beau et crû en même temps. Le film de Truffaut est tout aussi poignant. J’en ferais une critique d’ici peu. « Le plaisir d’incendier ! Quel plaisir extraordinaire c’était de voir les choses se faire dévorer, de les voir noircir et se transformer. Les poings serrés sur l’embout de cuivre, armé de ce python géant qui crachait du venin de pétrole sur le monde, il sentait le sang battre à ses tempes, et ses mains devenaient celles d’un prodigieux chef d’orchestre dirigeant toutes les symphonies en feu majeur pour abattre les guenilles et les ruines carbonisées de l’Histoire.

Son casque symbolique numéroté 451 sur sa tête massive, une flamme orange dans les yeux à la pensée de ce qui allait se produire, il actionna l’igniteur d’une chiquenaude et la maison décolla dans un feu vorace qui embrasa le ciel du soir de rouge, de jaune et de noir. Comme à la parade, il avança dans une nuée de lucioles. Il aurait surtout voulu, conformément à la vieille plaisanterie, plonger dans le brasier une boule de guimauve piquée au bout d’un bâton, tandis que les livres, comme autant de pigeons battant des ailes, mouraient sur le seuil et la pelouse de la maison. Tandis que les livres s’envolaient en tourbillons d’étincelles avant d’être emportés par un vent noir de suie. »

Didier Daeninckx : Meurtres pour mémoire

Didier Daeninckx
Didier Daeninckx

Didier Daeninckx a rendu ce livre amplement novateur dans la mesure où il a mis le doigt sur un point névralgique de l’histoire de France. Les manifestations algériennes en 1961 ont longtemps été tues. Mais dans ce roman, cet épisode navrant est au centre de l’intrigue. 1961 : Roger Thiraud est abattu sans sommation. 1983 : Bernard Thiraud est abattu de six balles. Paris, Toulouse. Un père, un fils. Les ramifications d’une telle affaire ne sont pas simples à découvrir. En tous cas d’emblée. L’inspecteur Cadin démêle une intrigue sombre qui s’est mise en place pendant une période noire et tragique de l’histoire contemporaine. L’histoire avait rendez-vous avec la mort.

Des personnages défilent, avec leurs petites anecdotes, leurs douleurs, leur mutisme effrayant parfois, leur bagout d’autres fois, mais un seul compte vraiment : l’ombre du meurtre. Car le passé resurgit toujours, dans les plus infimes détails du présent, dans les plus minces strates temporelles d’un futur incertain. Il faut éviter les balles, garder le dos courbe pour ne pas être vu, assumer sa clandestinité pour ne pas risquer d’être soupçonné. Il faut tout simplement prendre le chemin de la vérité sans déléguer. Très bien mené, très abordable tout en restant très habile, structurellement et foncièrement, le roman de Daeninckx révèle des moments perdus dans les mémoires françaises, des moments et des images enfouis dans la partie du non-dit et du non-vu. Il relance aussi la polémique sur les manifestations algériennes, et mêle le goût du sang aux secrets de polichinelle des fonctionnaires : obéir sans maugréer pour monter plutôt que de descendre pour sauver quelques autres. Horace Mc Coy : No Pockets in a Shroud — « Un linceul n’a pas de poches »

C’est un roman d’Horace McCoy, auteur du début du siècle ( 1897-1955 ) malheureusement méconnu, qui raconte comment un journaliste intègre et ennuyé par la dérobade des quotidiens devant les obstacles se met à son compte. Merveille longtemps censurée aux Etats-Unis, ce roman concentre toute l’amertume et la nostalgie de l’auteur. La critique de la censure sonne juste. La condamnation du livre montre exactement où le bât blesse. Ressemblant curieusement au film de Richard Brooks, Bas les masques, avec Humphrey Bogart, on se demande si les scénaristes ne s’en seraient pas inspirés. Ce livre est le réquisitoire le plus acerbe et le plus efficace jamais porté contre les courbures d’échine d’une presse particulièrement soumise pendant la prohibition. Il ne s’agit pas de se laisser faire par le pouvoir établi de certains individus fameux pour leurs outrages à la loi, voilà ce que nous démontre Dolan, assisté de Myra, deux êtres étrangement inhumains, hors des normes, en avance sur les critères qualitatifs de leur époque.

« Quand Dolan fut averti par le téléphone que le directeur du journal désirait le voir dans son bureau, il sentit que ça allait barder, et tout en montant l’escalier, il se dit une fois de plus que le manque de courage de la Presse était dégueulasse. Entame explosive et suite de roman mêlée de moments de crise, de rencontres capricieuses, parfois sordides, et d’une lutte désespérée jusqu’à… Horace Mc Coy : They shoot horses, don’t they ? — « On achève bien les chevaux Accusé, levez-vous », voilà comment débute le roman. Mc Coy a longtemps été scénariste pour Hollywood, notamment pour Raoul Walsh et ce roman pourrait devenir un très bon film. Les héros se retrouvent justement dans ce cadre frivole et artificiel d’Hollywood. Tous deux veulent devenir des stars de cinéma. Evidemment leurs chances sont minces, très minces. Et ils ont tous deux besoin d’argent. Leur rencontre n’est d’abord pas une réussite mais peu à peu les liens se nouent à l’occasion d’un marathon de danse.

« Tenez, le matin où j’ai fait la connaissance de Gloria, je ne me sentais pas très bien ; j’étais encore un peu malade ; pourtant je suis allé faire un tour chez Paramount, parce que Von Sternberg y tournait un film russe et je pensais que je pourrais peut-être trouver du boulot. Autrefois, je me demandais ce qu’il pourrait bien m’arriver de mieux que de travailler pour Von Sternberg ou Mamoulian, ou même Boleslawsky, être payé pour le regarder mettre en scène, apprendre le métier, les angles de prises de vue, le rythme… Alors je suis allé faire un tour chez Paramount.

On ne me laissa pas entrer, je restai donc à errer devant la façade jusqu’à ce que, vers midi, un de ses assistants sortît pour déjeuner ; je le rattrapai et lui demandai s’il n’y avait pas une chance de faire un peu d’atmosphère. Aucune, dit-il, en ajoutant que Von Sternberg était très difficile dans le choix de ses figurants atmosphériques. »

On ressent d’entrée le rapport que Mc Coy entretenait avec l’usine du cinéma. Le goût acide de cette dernière réplique, aussi cynique pour le cinéaste que pour l’acteur lui-même, donne le ton. Mc Coy ne parle pas souvent de rêve américain mais de son pendant négatif. Pour lui, le monde Américain, tel que les européens le perçoivent à l’époque, est loin d’être parfumé et enivrant. Gloria et le narrateur sont rapidement assez convaincus de leur ressemblance. Tous deux sont des acteurs ratés, ignorés, sans avenir, tous deux se sentent passablement meilleurs que les stars d’Hollywood et tous deux ont besoin d’argent.

Leur relation n’est jamais définie. Ils se haïssent, parce que l’autre reflète leur propre échec. Ils se soutiennent cependant quand l’autre n’est pas loin d’abandonner. Ils s’aiment sans doute sans oser l’avouer. Mais le problème quand on veut parler de ce genre de livre, c’est que le suspense est vite gâché dès que l’on veut être précis ou que l’on veut réellement donner envie de le lire. Alors, je ne ferais qu’une chose : clamer haut et fort que nul ne devrait passer à côté d’un tel roman. Court, dans une édition de poche très bon marché, sublime, entêtant, je ne taris pas d’éloges à son propos.

« Il n’arrive jamais rien d’inédit dans la vie. Il se peut qu’il arrive quelque chose dont vous croirez que c’est entièrement nouveau, mais c’est une erreur. Il vous suffira de voir, de sentir, d’entendre ou de toucher une certaine chose et vous découvrirez que cette expérience, que vous croyiez toute nouvelle, vous est déjà arrivée. Lorsqu’elle me tira par la cheville pour m’entraîner sous l’estrade, je me souvins d’un jour où une autre fille avait fait exactement le même geste. Seulement, là, c’était sous un porche au lieu d’être sous une estrade. J’avais alors treize ou quatorze ans, et la fille à peu près le même âge. Elle s’appelait Mabel et habitait à côté de chez nous. Après l’école on jouait sous le porche d’entrée, imaginant que c’était une caverne et nous les voleurs et les prisonniers. Plus tard, on y jouait au papa et à la maman, imaginant que c’était une maison. Mais ce jour-là dont je parle, je me tenais debout contre le porche, loin de songer à Mabel et à nos jeux, quand je me sentis tiré par la cheville. Je me penchai et je la vis. « Viens », fit-elle. »

Frédéric H. Fajardie : Clause de Style

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Frédéric H

« Né en 1947, Frédéric H. Fajardie est l’auteur de romans noirs brefs et violents qui ont révélé son tempérament d’écrivain. Il est considéré comme l’un des maîtres du polar français. Clause de style a été adapté à l’écran sous le titre Ne réveillez pas un flic qui dort avec Alain Delon et Michel Serrault. Imaginez la Police française divisée en deux groupes: les simples flics droits et honnêtes qui se forcent à faire confiance à la Justice et les autres, désabusés et pris d’une mission «évangélique» qui ont décidé de régler les problèmes de Justice fébrile à leur façon.

Imaginez que ce groupe extrémiste et très proche d’un totalitarisme fascisant ait décidé de se débarrasser des indésirables, des drogués, des stars selon des méthodes qui glacent le sang. Imaginez maintenant que ce groupe, aux effectifs indéfinis, aux ambitions énormes ait décidé de prendre le pouvoir en France. Voilà ce que va découvrir le commissaire divisionnaire Eugène Grindel. Grindel est un flic droit, honnête, prêt à tout pour démanteler un tel réseau de fanatiques. Ce n’est pas gagné Tu es la pire des ordures ! Pervers ! Dépravé ! Nous avons tué des salauds, nous comptons tuer également des gens que nous ne méprisons pas, mais toi ! Toi ! Toi Son visage marbré exprimait un tel dégoût que Bessoni, malgré sa peur panique, en fut blessé. Un long silence s’écoula, et c’est d’une voix sèche mais sans colère que Scatti reprit : Je déteste l’aspect vulgaire du spectaculaire mais pour ce qui te concerne, nous ferons une exception. Il te faut un châtiment exemplaire.

Lutz ricana – ce qui horripila Scatti – et saisit les tenailles d’un geste désinvolte. Puis, marchant droit sur Bessoni qui tremblait de peur : Nous allons te traiter comme un roi. Très exactement comme Charles Ier d’Angleterre. Il se tut et failli éclater de rire en songeant que Scatti, pour sa part, n’était pas sans points communs avec Cromwell. Mais cette remarque, il le savait, Scatti ne l’aurait pas supportée. Ne voulant pas se priver du plaisir que constituaient les yeux horrifiés de Bessoni, il essaya de faire traîner les choses : Oui, nous allons te punir par où tu as pêché et… Scatti l’interrompit sans douceur : Ne soyez pas si théâtral, Lutz. Faites ça rapidement et fermez-là ! »

Le ton est donné dans les trois premiers chapitres. Le livre est très court et se dévore avec une facilité surréaliste. Pour ceux qui croyaient que les français n’avaient aucune chance de rivaliser avec les auteurs américains du Hard-Boiled, voilà qui vous fera sans doute changer d’avis. Livre étonnant, écrit sèchement, avec des personnages actuels. A lire absolument.