Didier Daeninckx : Meurtres pour mémoire

Didier Daeninckx
Didier Daeninckx

Didier Daeninckx a rendu ce livre amplement novateur dans la mesure où il a mis le doigt sur un point névralgique de l’histoire de France. Les manifestations algériennes en 1961 ont longtemps été tues. Mais dans ce roman, cet épisode navrant est au centre de l’intrigue. 1961 : Roger Thiraud est abattu sans sommation. 1983 : Bernard Thiraud est abattu de six balles. Paris, Toulouse. Un père, un fils. Les ramifications d’une telle affaire ne sont pas simples à découvrir. En tous cas d’emblée. L’inspecteur Cadin démêle une intrigue sombre qui s’est mise en place pendant une période noire et tragique de l’histoire contemporaine. L’histoire avait rendez-vous avec la mort.

Des personnages défilent, avec leurs petites anecdotes, leurs douleurs, leur mutisme effrayant parfois, leur bagout d’autres fois, mais un seul compte vraiment : l’ombre du meurtre. Car le passé resurgit toujours, dans les plus infimes détails du présent, dans les plus minces strates temporelles d’un futur incertain. Il faut éviter les balles, garder le dos courbe pour ne pas être vu, assumer sa clandestinité pour ne pas risquer d’être soupçonné. Il faut tout simplement prendre le chemin de la vérité sans déléguer. Très bien mené, très abordable tout en restant très habile, structurellement et foncièrement, le roman de Daeninckx révèle des moments perdus dans les mémoires françaises, des moments et des images enfouis dans la partie du non-dit et du non-vu. Il relance aussi la polémique sur les manifestations algériennes, et mêle le goût du sang aux secrets de polichinelle des fonctionnaires : obéir sans maugréer pour monter plutôt que de descendre pour sauver quelques autres. Horace Mc Coy : No Pockets in a Shroud — « Un linceul n’a pas de poches »

C’est un roman d’Horace McCoy, auteur du début du siècle ( 1897-1955 ) malheureusement méconnu, qui raconte comment un journaliste intègre et ennuyé par la dérobade des quotidiens devant les obstacles se met à son compte. Merveille longtemps censurée aux Etats-Unis, ce roman concentre toute l’amertume et la nostalgie de l’auteur. La critique de la censure sonne juste. La condamnation du livre montre exactement où le bât blesse. Ressemblant curieusement au film de Richard Brooks, Bas les masques, avec Humphrey Bogart, on se demande si les scénaristes ne s’en seraient pas inspirés. Ce livre est le réquisitoire le plus acerbe et le plus efficace jamais porté contre les courbures d’échine d’une presse particulièrement soumise pendant la prohibition. Il ne s’agit pas de se laisser faire par le pouvoir établi de certains individus fameux pour leurs outrages à la loi, voilà ce que nous démontre Dolan, assisté de Myra, deux êtres étrangement inhumains, hors des normes, en avance sur les critères qualitatifs de leur époque.

« Quand Dolan fut averti par le téléphone que le directeur du journal désirait le voir dans son bureau, il sentit que ça allait barder, et tout en montant l’escalier, il se dit une fois de plus que le manque de courage de la Presse était dégueulasse. Entame explosive et suite de roman mêlée de moments de crise, de rencontres capricieuses, parfois sordides, et d’une lutte désespérée jusqu’à… Horace Mc Coy : They shoot horses, don’t they ? — « On achève bien les chevaux Accusé, levez-vous », voilà comment débute le roman. Mc Coy a longtemps été scénariste pour Hollywood, notamment pour Raoul Walsh et ce roman pourrait devenir un très bon film. Les héros se retrouvent justement dans ce cadre frivole et artificiel d’Hollywood. Tous deux veulent devenir des stars de cinéma. Evidemment leurs chances sont minces, très minces. Et ils ont tous deux besoin d’argent. Leur rencontre n’est d’abord pas une réussite mais peu à peu les liens se nouent à l’occasion d’un marathon de danse.

« Tenez, le matin où j’ai fait la connaissance de Gloria, je ne me sentais pas très bien ; j’étais encore un peu malade ; pourtant je suis allé faire un tour chez Paramount, parce que Von Sternberg y tournait un film russe et je pensais que je pourrais peut-être trouver du boulot. Autrefois, je me demandais ce qu’il pourrait bien m’arriver de mieux que de travailler pour Von Sternberg ou Mamoulian, ou même Boleslawsky, être payé pour le regarder mettre en scène, apprendre le métier, les angles de prises de vue, le rythme… Alors je suis allé faire un tour chez Paramount.

On ne me laissa pas entrer, je restai donc à errer devant la façade jusqu’à ce que, vers midi, un de ses assistants sortît pour déjeuner ; je le rattrapai et lui demandai s’il n’y avait pas une chance de faire un peu d’atmosphère. Aucune, dit-il, en ajoutant que Von Sternberg était très difficile dans le choix de ses figurants atmosphériques. »

On ressent d’entrée le rapport que Mc Coy entretenait avec l’usine du cinéma. Le goût acide de cette dernière réplique, aussi cynique pour le cinéaste que pour l’acteur lui-même, donne le ton. Mc Coy ne parle pas souvent de rêve américain mais de son pendant négatif. Pour lui, le monde Américain, tel que les européens le perçoivent à l’époque, est loin d’être parfumé et enivrant. Gloria et le narrateur sont rapidement assez convaincus de leur ressemblance. Tous deux sont des acteurs ratés, ignorés, sans avenir, tous deux se sentent passablement meilleurs que les stars d’Hollywood et tous deux ont besoin d’argent.

Leur relation n’est jamais définie. Ils se haïssent, parce que l’autre reflète leur propre échec. Ils se soutiennent cependant quand l’autre n’est pas loin d’abandonner. Ils s’aiment sans doute sans oser l’avouer. Mais le problème quand on veut parler de ce genre de livre, c’est que le suspense est vite gâché dès que l’on veut être précis ou que l’on veut réellement donner envie de le lire. Alors, je ne ferais qu’une chose : clamer haut et fort que nul ne devrait passer à côté d’un tel roman. Court, dans une édition de poche très bon marché, sublime, entêtant, je ne taris pas d’éloges à son propos.

« Il n’arrive jamais rien d’inédit dans la vie. Il se peut qu’il arrive quelque chose dont vous croirez que c’est entièrement nouveau, mais c’est une erreur. Il vous suffira de voir, de sentir, d’entendre ou de toucher une certaine chose et vous découvrirez que cette expérience, que vous croyiez toute nouvelle, vous est déjà arrivée. Lorsqu’elle me tira par la cheville pour m’entraîner sous l’estrade, je me souvins d’un jour où une autre fille avait fait exactement le même geste. Seulement, là, c’était sous un porche au lieu d’être sous une estrade. J’avais alors treize ou quatorze ans, et la fille à peu près le même âge. Elle s’appelait Mabel et habitait à côté de chez nous. Après l’école on jouait sous le porche d’entrée, imaginant que c’était une caverne et nous les voleurs et les prisonniers. Plus tard, on y jouait au papa et à la maman, imaginant que c’était une maison. Mais ce jour-là dont je parle, je me tenais debout contre le porche, loin de songer à Mabel et à nos jeux, quand je me sentis tiré par la cheville. Je me penchai et je la vis. « Viens », fit-elle. »

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